mardi 6 octobre 2026

Maison du Grand Ecuyer à Cordes (Tarn)

SUR L'ORNEMENTATION D'UNE FAçADE D' UN HôTEL MéDIéVAL : LE GRAND ECUYER « Au milieu je vis Haine qui semblait bien être la conseillère de la colère et de la chicane ; elle avait l'aspect courroucé, hargneux et méchant d'une femme forcenée ; sordide et mal accoutrée, elle avait le visage froncé et rechigné et le nez retroussé, et une touaille s'entortillait hideusement autour de sa tête. » - Guillaume de Lorris, Le roman de la Rose (vers 1210-1240), adaptation A.Mary, Gallimard. Les décors sculptées de ces maisons médiévales affichent le faste de leur temps de paix et de prospérité en ces XIIIe et XIVe siècles. Leur emplacement, façade à arcades et baies gemminées donnant généralement sur la rue principale de la ville, zone frontière entre le sacré et le profane, espace d'affichage public par excellence, les rapproche des modillons des églises romanes et des marginalia des livres enluminés. Elles étaient à la vu de tous et offraient des messages compréhensibles à tous. Le terrain sémantique est ici pour les gens simples. Aujourd'hui, leur contexte culturel nous est si éloigné que nous saisissons mal les thèmes, les clichés, les dictons, les allusions et encore moins les subtilités métaphoriques qu'elles véhiculent. Plus nous essayons de les interpréter, surtout avec des lectures interprétatives radicales avec des clés personnelles pseudo-herméneutiques et plus nous délirons. On fait de la bouillie avec de la tarte à la crème. Leurs puissants commanditaires nous sont ignorés. Puissants parce que l'engagement pécunière est imposant. Nous ne pouvons seulement que soupçonner leurs liens avec les fonctions consulaires. Avec l'image agréable, dans le beau style nouveau - ici le gothique méridional qui fait alors mode à Avignon et à Narbonne - on illustre avec le renfort de figures analogiques une morale qui met en garde contre les passions, les vices et autres usages impies. Le Mauvais Riche, la Simonie, l'orgueil, ou encore la Discorde étaient devenus déjà sur les portails et sous les toîts des églises des deux siècles précédents des poncifs. Les populations en étaient abreuvées. La manière dans les formes seule peut donner la singularité. Pour le Grand Ecuyer (facade élevée dans les années 1290), il s'agit d'animaux, d'humains et d'hybrides, hybride morçeaux d' humains, d'animaux et d'êtres infernaux. On compte en tout dix-sept blocs sculptés si on exclut les baies. Seize en ronde-bosse et une en haut relief ; tous les figurations sont présentées de pied en cap (hormis une tête animale dans les pattes d'un lion), ils se répartissent entre fausses gargouilles (10) ; elles se montrent assis ou agenouillé sur un pied sur la façade-sol (2), et personnages vus de profil collés dos contre le mur (7), reposant leurs pieds ou leurs pattes sur cinq lignes de cordons ou non marquées. Un seul personnage a presque complètement disparu ; il n'en reste que ses pieds nus humain, un genou à terre Les sculptures se disposent de façon équilibrée sur l'ensemble de la façade. L'impression d'ordre et de vie qui s'en dégage nous invite à croire à un thème iconographique cohérent. De haut en bas et de gauche à droite : – sur la deuxième assise au dessus les baies du second étage : en fausses gagouilles, un animal léonin, un bovidé, un hybride (humain-démon) et un cheval, tous assis sur leurs trains arrières, posture droite – sur et sous le cordon courant au niveau les chapiteaux en dessous (second étage), un lion tenant dans ses pattes un masque d'un animal (herbivore), un musicien (vièle à archet), une sphinge en applique, et deux pieds humains nus (on devine un personnage avec un genou à terre), – sur le cordon à la base des fenêtres du second, deux dragons (hybrides) vus de profil, un tourné vers la droite, l'autre vers la gauche, au centre un lion (gueule ouverte) en fausse gargouille, – sur le cordon au niveau des chapiteaux du premier étage, une scène de chasse (un rapace terrassant un lapin) , seul haut relief, une hybride femme-être infernal (harpie?)croquant un fruit (pomme) en applique, et un musicien (cornemuse) en applique marchant pieds nus, courbé vers le précédent personnage, – sur le cordon à la base des fenêtres du premier, un hybride animal-démon, un autre hybride en fausse gargouille, humain-animal, et un chien en applique tenant dans sa gueule quelque chose. Les parties humaines portent toujours un habit ; toutes les têtes sont couvertes, seuls parfois les pieds sont déchaussés. Quant aux parties animales et démoniaques, c'est nu. Ainsi la nature des personnages est parfaitement montrée par le dessous des choses. Les détails anatomiques dans une facture nerveuse sont soignés et poussés jusqu'aux phalanges, ongles et griffes, sabots et pelages pour les autres bêtes. Deux personnages à face humaine de sexe féminin contre quatre masculins. Le sculpteur a été capable de donner des expressions à certains de leurs visages. L'un sourit, d'autres plus maussades. Le reste du bestiaire paraît impassible et satisfait. Pour certains, les personnages semblent aller par paire. Les deux dragons de chaque côté en bout de cordon encadrent littérament tout le jeu ; idem pour le chien et cette espèce de chien(-ne)-dragon(-ne) en dessous du premier niveau. Le joueur de cornemuse et la harpie, dans une même posture penchée semblant aller l'un vers l'autre ou bien danser. Ce même musicien et le personnage juste au dessus qui hélas a disparu avec leurs orteils à l'air ? D'autres associations certainement... Les postures et les tailles ont tendances à décroître au fur et à mesure. En hauteur, droites, d'un hiératisme digne des pièces d'échec, les corps bougent peu à peu jusqu'à se déplacer se courber voire ramper. Une exception : l'homme-chien encapuchonné au milieu en bas. Certaines images sont muettes, d'autres sonores, bouches ouvertes, chantantes pour accompagner la musique, criantes, vociférentes ? Cet hybride ouvre la piste -en messire presque loyal- des faux-semblants, des passions tristes et des comportements dévoyés . Sous un sourire trompeur, il illustre que l'habit ne fait pas le moine (ce dicton, existait-t'il déjà ?), en témoigne ce qu'il cache en substance, un arrière-train de chien. Personnification de l'Hypocrisie ?... Comme pour celui-là, l'hybride au visage et au mouvement tourmentés qui L'Illustration marginale d'un ouvrage profane : étude du manuscrit Paris, Bibliothèque nationale de France, français 95, XIIIe siècle (1290)- 2015, in Bull.du Centre d'études médiévales d'Auxerre/BUCEMA). La scène suggérdégaine l'épée, pourrait avoir un rapport avec la colère, l'intempérance... Les images sur la chasse se prêtent à la polysémie (voir I.Fabry-Techranchi-ée de fauconnerie pourrait avoir un rapport avec la luxure parce que le lapin s'appelait connin et avait une forte connotation sexuelle ; la pomme croquée rappellerait la Chute... Les motifs de tentations ne flattent pas les hommes dans leur condition terrestre et en particulier les femmes ici sous les traits de mégères. Le vocabulaire employé au Grand Ecuyer le distingue de celui du Grand Veneur. Pour ce dernier, les mêmes truismes s'y retrouvent mais exprimés avec des images de nudités, de monstruosités et d'obsénités inspirés en partie du monde roman. Les pommes sur l'arbre et les lapins s'y retrouvent. Rappelons que s'il y avait quelque portée métaphysique avec un véritable programme iconographique – ce, malgré l'inadéquation de l'espace – il serait presque impossible de la saisir. Les analyses alchimistes, mais qu'avec leurs liens avec le charlatanisme, c'est pas faux. Or les thèmes tournant autour de la nature pêcheresse de l'homme avec toutes ses vanités se perdurera sous diverses formes et manières... A moins qu'ironiquement la raison qu'avaient les commanditaires était de se faire pardonner de faire étalage leurs rangs sur les façades de leurs hôtels ; seul ce choix dans le registre de la morale populaire le leur en permettait. LF,oct.2026

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